Deuil et liberté
Quand un départ est aussi celui du reste de ta vie
Il y a quinze jours, j’ai perdu mon père. Il est décédé brutalement des suites d’une mauvaise pneumonie (oui, ça arrive encore en 2025). A 8h du matin on me prévenait qu’il était en réanimation, à midi on le débranchait. C’est aussi simple que cela.
Mon père, c’était la bamboche incarnée. “Les excès, toujours, beaucoup” disait son ami à ses funérailles, et c’était totalement ça. La pneumonie a trouvé de quoi se nicher dans des poumons qui ont connu les Gauloises bleues et les cigarillos, et dans des artères où circulait peut-être plus de champagne que de sang. Quant au cœur, il s’est emballé pour tant de femmes qu’il était impossible de les dénombrer.
Mais le cœur n’a pas beaucoup battu pour moi. Ou pour nous, devrais-je dire. Car, à 26 ans, j’ai découvert que j’avais aussi une demi-soeur et un demi-frère. La première, personne ne le savait. Le second, en revanche, était un secret de polichinelle. Mais personne n’a cru bon, dans mon enfance, de m’expliquer que le petit garçon avec lequel je jouais de temps en temps, était mon frère. Encore aujourd’hui, je n’explique pas pourquoi.
Et puis il y avait les grands-parents. Largement informés de tout cela, mais ce n’est pas le plus grave. J’ai découvert - d’une manière que je ne peux pas décrire car elle mettrait en porte-à-faux une personne que j’aime énormément - que le grand-père était un abuseur de fillettes. Je l’ai toujours détesté, et je cracherais sur sa tombe si je passais à côté (ce qui risque d’arriver, puisqu’il faudra bien caser mon père et son urne quelque part).
J’en viens à me poser mille questions
Car j’ai passé de nombreuses nuits chez mes grands-parents, avec deux cousines qui étaient comme mes soeurs, pour le coup. J’ai toujours eu l’intuition qu’il avait fait quelque chose de grave et aujourd’hui je me dis : comment se fait-il que tu avais cet instinct ? Aurais-je, moi aussi, subi des choses que ma mémoire aurait refoulé si profond que je serais incapable de m’en rappeler ?
Il me semble que non, et tous les soins énergétiques que je fais depuis des années auraient, je pense, fait remonter des choses le cas échéant. Mais ce qui me secoue, c’est de constater à quel point les décès peuvent ouvrir des portes à la volée, sur des sujets dont on ne se sentait pourtant pas concerné·e.
Depuis, quelque chose de lourd me colle au cœur ; j’ai le sentiment d’être la miraculée d’un drame qui se jouait sûrement près de moi et je me dis “si ma mère avait su…” C’est à elle que je pense parce qu’aujourd’hui, c’est moi qui suis mère et penser que l’on puisse faire du mal à mon fils me dévaste.
Je suis orpheline de parents, mais chanceuse car jamais violée dans mon enfance. Il y a trois semaines, je n’aurais jamais pensé écrire une telle phrase.
Comment mon père pouvait-il aimer ses enfants dans un tel contexte ?
Il en faut, de la résilience, pour survivre jeune enfant à un père ignoble et une mère qui se retrouve coincée dans sa campagne, avec un type qui - allez savoir - la battait peut-être aussi. Elle était réputée pour être une femme “sacrément casse-couilles” et en effet, j’ai toujours vu ma grand-mère comme ça : froide et pas sympa. Mais d’une certaine manière, aujourd’hui, ça me révolte d’avoir pensé ça. Et que le village entier où ils vivaient ait pu le penser aussi. Le problème dans ce couple, c’était l’homme. Enfin, l’espèce d’individu méprisable qui se prenait pour un homme. Mais tout le monde a fustigé sa bonne femme.
Comme c’est étonnant.
Mon père n’avait rien à voir avec son propre père. Ça non.
Il a été nul, négligent, absent, mais c’était un vrai gentil. Enfin, quand il ne faisait pas de dettes aux femmes qui lui tombaient dans les bras (ma mère incluse). Il avait le démon du jeu et l’argent lui brûlait les doigts. Aujourd’hui, je dois faire une procédure longue de 15 mois pour nous protéger, mon fils et moi, de tout cet argent qu’il n’a jamais remboursé - et les courriers d’huissiers qui arrivent les uns derrière les autres chez lui ne font que me le prouver.
Ce deuil, en fait, est le plus libérateur de tous ces que j’ai subis dans ma vie d’adulte.
Il y a eu ma mère fin 2018 - dont j’ai eu un mal de chien à me relever, au propre comme au figuré -, puis mon précieux grand-père maternel en 2022, qui a laissé un immense vide lui aussi. Mais ce décès-là n’est pas comme les autres. Il me donne l’impression de me séparer d’une couche de goudron gluante, même si replonger dans ce passé glauque n’a rien de plaisant.
Mon père me laisse un merdier administratif inimaginable - il était impossible qu’il en soit autrement, vu le personnage - mais, étonnamment, j’accomplis chaque démarche comme si je me purifiais de quelque chose. Et je m’allège à chaque nouveau courrier où j’envoie son acte de décès.
D’une certaine manière, mon père m’offre la liberté
Celle de ne plus vivre avec le poids de la peur de devoir, un jour, payer sa maison de retraite alors qu’il ne s’est jamais occupé de moi ; ou, simplement, d’attendre sa mort violente arriver. Un parent dysfonctionnel te laisse toujours avec une une charge en toile de fond, avec une pression sous-jacente qui te fait te demander ce qu’il va se passer. Quel sera le prochain coup de théâtre.
Mon père a baissé le rideau d’un coup et nous laisse poursuivre notre vie. Tenter de créer la famille qu’on n’a jamais eue entre frères et soeurs ; retrouver ces cousines que j’adorais et me promettre de ne plus jamais les perdre ; et surtout, faire ce que l’on veut sans attendre la bénédiction de qui que ce soit, sauf la nôtre.
Je peux vivre la vie que je veux. Alors oui, des fois, ça me fait mal d’être la tête de proue de la lignée, “la matriarche” dirait ma Justine, mais la matriarche a de quoi vivre sa vie en faisant des fucks à la terre entière si elle le veut, parce qu’elle n’a plus rien à prouver, et plus personne à porter comme un fardeau.
Alors adieu, papa. Et merci pour ce dernier cadeau malgré toi.




Aujourd'hui les mots me manquent en te lisant, … que toutes ces transcendances te permettent enfin plus de liberté d'être
C’est très émouvant. On n’est pas responsable de sa lignée. Et je comprends ce sentiment de délivrance. Prends soin de toi.