Être invincible en amour
C'est possible, en vrai ?
Il y a une théorie qui dit que l’on choisit son partenaire pour transcender quelque chose. Que le hasard apparent d’une rencontre est en réalité le point de fusion de deux inconscients, qui se choisissent pour réparer des blessures. Ça vous parle, ce discours ?
Ce parti-pris peut expliquer les points de douleur et de friction dans la relation. L’autre nous challenge, nous bouscule et, parfois, c’est aussi la situation qui vient appuyer exactement là où ça fait mal, au point qu’on en arrive à penser : faut-il vraiment persister ?
C’est exactement là où j’en suis. Et je m’aperçois que les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît.
J’ai grandi puis construit ma vie d’adulte avec l’idée que j’avais vécue une enfance pas gégé, mais rien de très grave non plus.
En tout cas, rien qui justifierait que je me plaigne. C’était une certitude : par rapport à d’autres, mon enfance n’était pas si mal.
Lorsque j’avais 6, 8, 10 ans, je m’interdisais d’être triste, encouragée par une mère très volontaire et forte tête, qui me secouait le cocotier pour que je ne me lamente pas sur mon sort : “ton père est un tocard, ça ne sert à rien de te rendre malade pour lui”.
Car il s’agissait de cela : faire semblant d’être ok avec ce père qui semblait oublier mon existence même, n’appelant jamais, me déversant comme un encombrant chez mes grands-parents paternels quand c’était son tour de garde, me laissant avec des promesses jamais honorées, des déceptions cuisantes et l’impression, somme toute, d’être juste une merde à ses yeux.
J’ai verrouillé tout ça dans un coin de ma tête, jeté la clef, et souri au monde.
Puis, adolescente et adulte, j’ai commencé à vivre mes premières histoires d’amour. Qui - comme c’est étonnant - me faisaient systématiquement revivre une forme de rejet. Je me sentais comme une mendiante qui réclame de l’attention et qui, de fait, se plie en huit pour satisfaire les désirs de l’autre au détriment des siens.
Puis il y a eu le cancer du sein, la puissance de la rémission, le “plus jamais ça”, et tout et tout, bref, en raccourci : j’étais bien décidée à ne plus faire cette erreur.
Mais l’habituel aime revenir au galop
Il y a un peu moins de trois ans, je me suis mise en couple avec un homme qui vit à 200 km de chez moi, qui a aussi des enfants en garde alternée et un boulot prenant. J’ai pensé : même pas peur.
Mais quand même, au fond, un peu peur : que ça ne marche pas, qu’il se lasse, que les kilomètres soient un obstacle. Pour éviter de me confronter à cet éventuel échec, j’ai compensé toutes les fois où il ne pouvait pas venir chez moi, en sautant dans le TGV à sa place. Et tout un tas d’autres petites choses, qui ont installé un déséquilibre flagrant entre nous. Je faisais semblant d’être ok avec cette situation.
Et puis, le jour est venu où j’ai dit non
C’était il y a quelques semaines. Il avait une très bonne raison d’annuler sa venue, et moi une très bonne raison de ne pas y aller en échange. J’aurais pu trouver une solution alambiquée qui allait foutre en l’air tout mon agenda, mais je ne l’ai pas fait. J’ai sciemment décidé de me respecter (pour une fois).
Le problème, quand on ne voit son amoureux que tous les quinze jours, c’est que louper le coche signifie être séparés 1 mois entier. Je pensais gérer : ce n’est pas du tout le cas.
Ce mois d’absence me plonge dans les limbes
Pas une journée ne se passe sans que j’aie l’impression que mon cœur va lâcher, tant il est pressé, tourmenté, torturé. Je pleure presque tous les jours, avec une mention spéciale pour la crise de larmes de 1h du matin le samedi soir, par terre dans ma cuisine (cette scène est si théâtrale).
La seule pensée qui tourne en boucle dans ma tête, c’est : il n’en a vraiment rien à foutre de ma gueule. J’ai donc régulièrement envie de lui arracher les yeux et de les passer sous les roues de ma bagnole (un truc paisible, quoi).
Disproportionné ? Pas si on fait 2+2.
La situation me fait revivre tout ce que j’ai refoulé quand j’étais enfant
Depuis le début de cette relation, l’histoire se rejoue : l’autre qui n’est pas au rendez-vous et qui ne tient pas ses promesses ; son apparent détachement, car il se coupe de ses émotions et ne sait pas les exprimer (comme… ben comme mon père, tiens, cette coïncidence) ; et le manque d’actes, de gestes et de mots pour compenser tout cela.
Tout cela fait que j’ai de nouveau 8 ans, sur le perron de ma maison, à guetter la voiture de mon père qui n’arrive jamais, pas plus que ses excuses.
La colère que je ressens, c’est celle que je n’ai pas pu exprimer à l’époque
Et tout se brouille dans mon esprit. Je ne sais plus dire si je suis vraiment en colère contre lui, ou si je lâche simplement les chevaux qui ruaient en moi depuis toutes ces années. Et, ma foi, c’est lui qui prend, parce que ses maladresses (et, des fois, quand même, son petit égoïsme bien chaloupé) sont trop flagrants à mes yeux.
Une chose est certaine : ce couple me fait revivre mes plus grandes parts d’ombre. Parce que je revis les mêmes émotions ; mais aussi parce que je constate à quel point mon passé a déterminé ma manière d’être aux hommes : avide, et surtout encline à subir des situations sans broncher par peur d’être délaissée.
La colère qui surgit en moi, c’est celle qui dit : “ce n’est plus tolérable”
Ça ne l’était pas, déjà, quand j’avais 8 ans. Ça ne l’est pas davantage aujourd’hui.
Et sachant que nous avons tous et toutes une très forte propension à reproduire notre passé, de façon inconsciente, je m’interroge : est-ce que nos relations sont toutes vouées à nous heurter de plein fouet ?
Il y a toujours les exemples, autour de nous, de gens qui vont bien
Qui sont heureux. Qui vivent paisiblement. Je crois profondément que cela est possible, notamment si l’on a été suffisamment nourri·es dans notre enfance et si nos blessures ne prennent pas toute la place dans nos choix.
Pour tous les autres - comme moi - vivre l’amour est un chantier. Un vrai de vrai. Tu dois rappeler l’artisan douze mille fois, il noie le poisson en te donnant de faux espoirs sur sa venue dès le lendemain, ta maison prend l’eau parce que le couvreur a fait ça n’importe comment et tes fenêtres ne sont même pas posées d’équerre. C’est la mierda à tous les étages.
À plus de 40 ans, je n’en suis pas à mon coup d’essai côté coeur
Et, j’avoue, ça me désespère de ne toujours pas trouver l’équilibre auquel j’aspire. Alors que je file une fortune à ma psy, que je fais de l’hypnose, de l’EMDR, des constellations familiales, de la kinésiologie, et je suis à ça de me lancer dans le vaudou.
Par le passé, ma parade, c’était de quitter. Cependant, quitter l’autre ne répare pas ce qui est en nous. Les problèmes restent et reviennent comme un boomerang dans la relation suivante. Un boomerang qui cogne à la fenêtre (mal posée, on se rappelle) pour dire “hey, regarde, je suis ta névrose, je reviens, dis donc ça fait longtemps qu’on ne s’était pas vues !”
Pour la première fois de ma vie, je reste
Et j’en chie, mais alors, des ronds de chapeaux - aurait dit ma mère. Sauf que je décide de rester pour moi. Pour me réhabiliter. Et pour faire du différent.
En acceptant de regarder ma part d’ombre, je prends conscience de ce qui n’est plus négociable pour moi. Tant que j’étais dans le déni et que je faisais la gentille qui accepte tout sans broncher, j’étais finalement ma première ennemie.
Rester, c’est me laisser l’opportunité d’exprimer ce qui ne vas pas et d’affirmer que certaines choses ne sont pas négociables, là où, avant, je négociais sans cesse avec moi-même. C’est donc donner une nouvelle lecture à l’autre en lui disant : tu es prêt à jouer le jeu ? Et à observer ce qui s’en vient ensuite.
Accepter sa part d’ombre en amour, ne serait-ce pas commencer à s’aimer soi-même avant d’aimer l’autre ?
C’est se choisir soi avant tout, mais pour les personnes telles que moi, c’est vertigineux. Car c’est prendre le risque que l’autre ne suive pas, qu’il s’aperçoive que, finalement, l’alchimie n’est pas aussi forte qu’il le pensait. Ou que nous nous en apercevions nous-même.
Mais confier la réussite d’une relation amoureuse au seul fait de prendre sur soi en permanence, n’est-ce pas encore plus vertigineux ?
Aujourd’hui, la maison brûle, et je ne sais pas à quoi ressemblera demain. Parce que je ne me suis jamais donné la possibilité de le faire. Et je pense que c’est le moment.
En attendant d’avoir toutes les réponses ? Hé bien écoutez : je vais investir dans une bonne truelle.
❤️
Pour aller plus loin sur ce sujet
Un grand merci à ma copine Lussi, qui m’a partagé ce podcast de Métamorphose avec Juliette Allais : Que disent nos amours de nous ?
Il offre un éclairage vraiment intéressant sur le couple, par le biais du transgénérationnel (ma deuxième passion après la burrata). Parmi les points que l’invitée aborde :
Oui, le couple est un espace confrontant, alors qu’on attend de lui d’être un espace calme et sécurisant ;
On peut se demander qui, en nous, choisit notre partenaire ? (tout comme je n’ai certainement pas choisi par hasard un homme qui me fait revivre les mêmes émotions que mon père)
On attend souvent de l’autre qu’il soit la “bonne mère” que nous n’avons peut-être pas eue, alors que n’est pas son rôle et c’est aussi source de souffrances ;
Ce que l’on reproche à l’autre est, souvent, la part d’ombre que l’on peine à reconnaître en nous. Accepter de la voir et de s’y confronter peut nous donner plus d’indulgence (et une lecture plus honnête de qui nous sommes)
Dites-moi en commentaires si vous avez écouté et aimé cet épisode !
Sinon, il reste la possibilité d’une thérapie avec Diane Segard
À très vite !
Adeline





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Encore un texte d’une force et d’une lucidité incroyable. Le travail que tu fais sur toi est palpable à toute les lignes, c’est émouvant et beau.
J’espère que nous partager tout ça te fait du bien, en tous les cas ton audace est vraiment inspirante. Même si je n’ai pas eu la même enfance que toi, j’ai aussi essayé de me plier en 12 pour ma famille pendant trop d’années. Heureusement avec l’âge (moi c’est la cinquantaine) je sens qu’un rééquilibrage s’impose à moi. Y’a encore du boulot, j’ai encore bien du mal à être égoïste mais sache que tes textes m’y aide beaucoup 🫶🏻. À très vite pour notre petit café, bisous